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Le hameau se situait au creux d’un vallon et comptait seulement quelques foyers. Il y avait le sabotier qui vendait le fruit de son travail lors de la grande foire annuelle à une journée de marche de là. Il y avait aussi le vigneron qui élevait des abeilles et faisait l’instituteur à l’occasion.


Les enfants étaient peu nombreux et la préoccupation principale de leurs parents était la main-d’œuvre qu’ils représentaient.


Et puis il y avait Pascalou le berger, le pâtre, mais aussi le conteur. Aussitôt l’hiver passé il partait vers les hauteurs suivit de son troupeau et secondé par ses deux fidèles chiennes, Bergamote et Ficelle.


Là haut son refuge l’attendait c’est là qu’il passait plusieurs mois de l’année. Pendant les longs hivers, alors que ses moutons étaient bien au chaud pour la nuit, il passait de foyer en foyer et là il faisait le conteur. Sa réserve d’histoires mystérieuses, effrayantes ou cocasses semblait inépuisable. Certains soirs, il se bornait à parler des étoiles, des constellations, des planètes et aussi des plantes et des animaux  de la montagne.


Cette année là Pascalou était monté un peu plus tôt que d’habitude. Il avait retrouvé ses occupations quotidiennes. Le soir il aimait par dessus tout assister à la descente du soleil derrière la crête des montagnes. La nuit ne tardait pas à survenir après le spectacle.


Un de ces soirs, alors que le soleil amorçait sa descente il entendit un grondement qui annonçait l’imminence d’un orage. En montagne les orages surviennent très vite et ils peuvent être d’une rare violence. Le ciel prit une couleur étrange et envoûtante, les moutons se serraient les uns contre les autres, les chiens étaient inquiets.


Soudain, le berger aperçut là-bas une femme qui courait vers lui à perdre haleine, elle paraissait terrifiée. Pascalou se porta à sa rencontre et elle tomba dans ses bras. Un coup de tonnerre ébranla la montagne et un éclair déchira le ciel. Lorsqu’ils furent à l’abri, il la fit asseoir et fut subjugué par sa beauté. Comme dans les contes de fées, la jeune femme portait de très longs cheveux et ses yeux étaient les plus beaux qu’il eu jamais vu.


Lorsqu’elle lui parut apaisée il lui demanda qui elle était et la raison de sa terreur.

—  Mon nom est Arialle et je suis l’esprit de ces montagnes. 
— Pourquoi donc as-tu si peur ?

— L’esprit de l’orage veut m’anéantir parce que je lui refuse ma main. C’est un être violent et je ne l’aime pas.


La nuit passa et à l’aube Arialle s’en alla.


Le berger pensa à elle toute la journée ; il craignait de ne plus la revoir. Comme chaque soir, il s’installa pour contempler le coucher du soleil et à l’instant où le disque d’or s’apprêtait à glisser derrière la cime des montagnes, la belle apparut, encore plus jolie que la veille. Il se leva et lorsqu’elle se jeta dans ses bras ce ne fut pas par crainte d’un orage. Ils passèrent la nuit ensemble, puis la nuit suivante et toutes les nuits après.


La saison passa trop rapidement et le moment de redescendre dans la vallée fut bien vite arrivé. Le dernier jour, bien que la température soit devenue plus fraîche, le soleil brillait de tous ses rayons. Pascalou et ses deux chiennes réunirent le troupeau.  Arialle l’avait quitté douloureusement avant que le jour se lève.


Il prit son long bâton en main et donna le signal du départ lorsqu’il entendit sa bien aimée l’appeler. Il se retourna vivement et l’aperçut qui courait vers lui sa belle chevelure au vent. Posant son bâton pour la rejoindre, il entendit un terrible grondement et vit le ciel si clair s’obscurcir. D’un nuage gris acier jaillit un homme vêtu de noir dont les yeux lançaient des flammes. Avant que les deux amants aient eu le temps de se rejoindre, l’individu s’approcha d’Arialle et de sa poitrine sortit un éclair qui transperça la jeune femme et la terrassa. L’homme disparut aussi soudainement qu’il était apparu. Pascalou hurla sa douleur et se précipita sur le corps de sa bien aimée.


Dans le hameau les gens scrutaient le chemin par lequel tous les automnes le berger et son troupeau rejoignaient la bergerie. Les premiers flocons commencèrent à tomber mais Pascalou ne réapparaissait pas. Il était trop tard pour aller à sa rencontre, les chemins étant devenus impraticables. Personne ne comprenait ce qui avait pu se passer d’autant plus que quelques jours avant que le moment de rentrer ne soit arrivé, Bastien un enfant du village, était venu lui rendre visite et tout semblait bien aller.


Bastien était un orphelin qui vivotait en se louant chez l’un ou chez l’autre. Il était très attaché à Pascalou qui l’avait pris en affection et lui avait enseigné bien plus de choses que n’avait pu le faire l’instituteur du hameau.


Les beaux jours revenus, Bastien n’y tenant plus, partit un matin son baluchon sur le dos pour retrouver son ami. Lorsqu’il arriva, l’endroit était désert. Point de Pascalou. Mettant ses mains en porte-voix, il cria le nom des deux chiennes, mais n’obtint pas de réponse. Il porta ses pas jusqu’au bord du précipice si dangereux et ne vit rien au fond de celui-ci. La journée était proche de sa fin et il décida de passer la nuit sur place.


Le soleil commençait à disparaître derrière la cime des montagnes là-bas lorsque Bastien se frotta les yeux devant ce qu’il vit. La cime des montagnes avait pris la forme d’une silhouette de femme allongée et endormie. Bastien s’était figé, il n’osait pas détourner son regard de peur de voir disparaître cette apparition. Dans le ciel dégagé survint un groupe de plusieurs nuages nimbés de couleurs lumineuses. Quelques-uns de ces nuages se rapprochèrent les uns des autres pour finir par former un corps d’homme dont le visage très net était  familier à l’enfant. L’homme nuages vint doucement s’allonger près de la femme montagne et ils s’enlacèrent. Bastien partit se coucher quand la nuit fut totalement tombée sur la montagne. Au petit matin, il fut réveillé en sursaut par des jappements. Quelqu’un grattait à la porte. Il se leva précipitamment pour ouvrir et fut assailli par deux chiens débordant de joie et de bonne humeur. µ

— Bergamote ! Ficelle !


Les deux chiennes de Pascalou venaient de rejoindre Bastien. Si les chiennes sont là, se dit Bastien c’est que leur maître et le troupeau ne sont pas loin. De fait, les chiennes l’entraînèrent derrière la cabane où le troupeau paissait paisiblement. Pourtant, de Pascalou, point ! Pendant toute la saison, l’enfant s’occupa avec toute la science nécessaire du troupeau du berger aidé en cela par Bergamote et Ficelle. Chaque soir au coucher du soleil le même fascinant spectacle se reproduisait. L’homme nuages rejoignait la belle endormie.


Le dernier jour, avant de redescendre avec le troupeau, alors que Bastien regardait les nuages se rassembler pour devenir un homme, il vit celui-ci se diriger vers lui en lui tendant la main. Quand il fut tout prés, Bastien ne pu retenir des larmes d’émotion. Pascalou s’assit près de lui et lui raconta toute son histoire. C’est ainsi qu’il apprit, surpris et émerveillé que le berger qui l’avait accompagné pendant toute son enfance était en réalité l’Esprit des nuages. Sa bien aimée qu’il rejoignait chaque soir était l’Esprit des montagnes. L’Esprit de l’orage croyait l’avoir tuée mais il se trompait car chaque fois que la nuit avait étendu son long manteau sur la montagne elle se réveillait et partait avec son amant dans une contrée bien cachée.


— Bastien, je te donne mon troupeau et mes deux amies, Bergamote et Ficelle. Je sais que tu en prendras toujours soin. Je ne serai jamais loin de toi. Dorénavant c’est toi qui seras le berger et le conteur du hameau. Tu connais mes histoires car je t’en ai raconté bien plus à toi qu’aux autres. Tu pourra raconter ma véritable histoire, je te la donne.


Cet hiver-là, Bastien dû raconter des fois et des fois encore l’histoire véridique de la belle endormie. Lorsque que la neige tomba sur ses cheveux, le vieux Bastien racontait toujours la même histoire mais les gens ne savaient plus s’il s’agissait d’une histoire vraie ou d’une légende.


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Extrait du recueil « Les contes d’une rêveuse »

de Elisabeth C.

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